Au revoir à ceux qui partent en vacances, bonjour à ceux qui en reviennent, et vive Paris au 15 août. Calme, vidé de ses parigots d’habitants, mais blindé de touristes dès les premières heures de
la journée.
Tout ça est très chouette.
Très chouette aussi est la fringale cinéphage qui est la mienne depuis le mois de juillet. Du bon, du moins bon, de l’excellent, du nanar… Je bouffe du long-métrage, pour le meilleur et pour
le pire.
Parlons-en un peu…
Dans la série « mais pourquoi ont-ils fait ça ?? », j’ai été passablement déçu par le long métrage de Maury et Bustillo, les deux critiques de Mad Movies.
« A l’intérieur » visait la série B qui pète, ils ont tapé dans le Z qui fait rire (jaune).
Casser leur film n’est pas un exercice très plaisant. Les gars sont des passionnés vrais de vrais, dotés d’une culture encyclopédique du cinéma bis. J’adore discuter avec ce genre de geek
cinéphile ultra cultivé, qui a tout vu, tout lu sur l’objet de sa passion.
Mais bon.
Comment ne pas critiquer cette histoire abracadabrantesque, cette photo gavée de fumigènes (pour cacher la laideur de la maison dans laquelle se déroulent 90% des scènes du film ?), ce côté
grand guignol vomitif ouvertement gore, ces dialogues souvent ineptes, ce montage hétérogène, ces cadres trop mous, ces partis pris narratifs carrément Z (des flics zombie bordel !!) ?
Je ne comprends pas…
Au final, la déception envahit le spectateur à la sortie de la salle.
Au rayon DVD, j’ai enfin visionné « Bombon el perro », film low budget, 7 fois nominés aux césars argentins.
J’avais lu, entendu le plus grand bien de ce film. C’est peut être aussi pour ça que j’ai été grandement déçu. J’irai même jusqu’à dire que je me suis fait chier. Pardon pour la grossièreté,
maman, si tu nous lis.
Bombon el perro ( Bonbon le chien ), c’est l’histoire naïve d’un quinquagénaire en galère, dans l’Argentine rurale contemporaine. Notre personnage essaye de survivre en vendant des
couteaux dont il fabrique les manches lui-même, de manière artisanale. Il squatte chez sa fille, aide comme il peut. Tout ça sent la loose, jusqu’au jour où, par hasard, notre homme fait
l’acquisition d’un dogue argentin. Un coach canin lui propose une collaboration. Ils préparent le chien pour des concours canins, la chance sourit enfin…
Passons sur ce pitch un tantinet soporifique.
L’ennui vient d’ailleurs.
Donnant tantôt dans le non-esthétisme brut du documentaire, tantôt dans la photographie de carte postale, soleil couchant et décors de pampa argentine à l’appui, le traitement docu-fiction,
camera numérique à l’épaule, a le cul entre deux chaises.
Ou peut-être bien du jeu souvent décalé des acteurs (qui jouent tous, à peu de choses près, leur propre rôle à l’écran). Cette observation soulève un questionnement chez moi.
Comment justifier le fait de faire jouer des gens qui, par définition, ne savent pas jouer ?
Cette démarche, ouvertement affiliée aux « modèles » de Robert Bresson, m’a toujours laissé dubitatif…
Le réalisateur, Carlos Sorin, s’en explique en interview : « Le travail avec des gens réels, des lieux réels et de l'éclairage réel permet, à mon sens, d'atténuer la manipulation et
la tromperie qu'implique inévitablement le cinéma (...) Une des choses qui m'a toujours attiré dans le documentaire, c'est que rien ni personne n'y prétend être ce qu'il n'est pas. Cela souligne
le poids du réel. Je me suis demandé s'il était possible de raconter une histoire de fiction qui, telle les vieilles couvertures que faisait ma grand-mère avec des bouts de différents tissus,
puisse être racontée avec des bouts de réalité, de vérité. Où ceux que l'on voit "sont" et "ne prétendent pas être". » (*)
L’argumentation semble tenir debout, jusqu’à un certain point : dès lors que l’on demande à des non acteurs de « jouer » des émotions, on leur demande de tricher avec la
réalité.
A cet instant précis, on n’est pas du tout en train « d’atténuer la manipulation et la tromperie qu'implique inévitablement le cinéma », comme le dit Sorin.
On est en plein dedans.
Sorin explicite : « Les interprètes de Bombon el perro sont strictement pareils que les personnages. Pas sur le plan anecdotique -ils exercent d'autres métiers et
vivent ailleurs- mais dans l'essentiel, dans l'âme. L'idée était de faire surgir de cette superposition des instants de vérité. Un exemple seulement : l'intensité et la vérité qui se lisent sur
le visage de Juan Villegas-personnage lorsque 400 personnes l'applaudissent pour avoir remporté un trophée à l'exposition canine, après les vingt années de sa vie passées dans la solitude d'une
station service sur une route paumée.
Parce que c'est le même visage de Juan Villegas-personne qui, dans ce même instant, est applaudi par 400 figurants, après avoir vécu ses vingt dernières années à garer des voitures dans la
solitude d'un parking. La situation est différente, mais le sentiment est le même."
Ici aussi, j’ai des doutes, auxquels s’ajoute un a priori négatif. La technique est ouvertement manipulatrice, en plus d’être potentiellement quelque peu hasardeuse.
Lorsque je demande à 400 figurants d’applaudir un non-comédien pour l’impressionner et le faire sourire béatement, je suis en train de le manipuler grossièrement. En outre, je ne suis pas certain
que ça fonctionnera. Il pourra être intimidé, inhibé, gêné, que sais-je ?
Par contre, si j’embauche un bon acteur pour la scène, que je discute en amont avec le comédien de l’émotion que ressent le personnage, je n’ai ni l’impression de manipuler qui que ce soit
(ah si ! Le public !), ni celle de prendre de gros risques.
Dans docu-fiction, il y a « fiction ». A partir du moment où l’on décide de faire de la fiction, on accepte de manipuler le public en lui montrant une réalité fabriquée pour les
besoins de la narration.
A mon sens, Sorin cherche à tout prix la sensation de ne pas faire de fiction.
Se leurre t-il ? Est-ce moi qui suis à côté de la plaque ?
Quel temps fera t-il après demain ?
Michael Mann traverse t-il lui aussi des périodes de doute ?
Aurai-je bientôt un genou tout neuf ?
As-tu les réponses, cher(e) lecteur/trice ?
Très prochainement, la suite des brèves cinéphages.
(*) source : allociné.
Tu as été faire un tour près de chez toi sur le tournage de Mesrine, enfin L'Ennemi Public n°1, qui a lieu Porte de Clignancourt ? Il paraît qu'ils seront là demain aussi et que le quartier a pris un coup de vieux (ou de jeune, c'est selon).
Je trouve ton raprochement entre les deux films fort savoureux. Les deux traitent visiblement d'un même thème : le rapport au "réel".
Sans aller jusqu'à parler de la direction d'acteur, notre ami argentin n'a pas compris un truc tout bête : dès que tu poses un cadre (photo ou ciné d'ailleurs) tu changes le réel parce que tu lui imposes un point de vue.
Ça a l'air évident mais tout un courant de cinéastes pensent exactemet le contraire. Ça va des délires "ontologiques" d'André Bazin dans "Qu'est-ce que le cinéma" en passant par le cinéma de Rosselini ou les blagues de potache du "dogme" de l'ami Von Trier.
Tous ces gens pourtant intelligents et équilibrés croient (croyaient) sincèrement qu'on pouvait "capter" le réel au cinéma. Un peu comme ces sauvages en Océanie qui pensaient que la photographie volait leur âme.
J'ai une théorie perso là-dessus. Je suis pas sûr que ça tienne la route, mais si quelqu'un a des bons arguments pour me contredire, je suis prenneur.
Le point commun entre des gens comme Bazin, Rosselini ou Von Trier c'est leurs convictions religieuses. Or le catholiscisme, depuis Saint Thomas et consort a repris à son compte l'image dualiste de la caverne de Platon. Le monde serait composé d'un côté par le monde des hommes, coincés dans la caverne (et c'est sale) et de l'autre par le monde des idées, là dehors. Et l'homme pour plein de raisons expliquées par le catholiscisme (et d'autres religions d'ailleurs) est incapable d'accéder à ce monde des idées pures.
Les cinéastes "du réel" ont à mon avis l'illusion qu'en gommant au maximum le regard de l'artiste (l'humain), ils accèderont à une sorte de réalité sublimée, ils se rapprocheront un peu plus du monde des idées cher à Platon.
Je n'ai pas vu le film de Bustillo, mais connaissant la ligne éditoriale de "Mad Movies" (en gros des bouffeurs de curés), ça ne m'étonne pas qu'inconsciemment tu aies senti qu'il y avait une contradiction radicale entre les deux films.
Bref, tout ça pour dire que ce mythe du réel par l'image m'a toujours bien fait rire. Je n'ai rien contre le "docu-fiction", c'est une esthétique que j'aime beaucoup même, mais tout le discours qui va avec me file des boutons. "Manipulation"... N'importe quoi.
Tobe Hooper et George Romero ont utilisé cette esthétique "sale et réelle" à leur début - y compris dans le choix de non acteurs -(voyez par exemple "La nuit des morts vivants" et enchaînez avec n'importe quel docu de Wiseman, vous verrez c'est saisissant). Pourtant je suis sûr que pour des gars comme Carlos Sorin ces réalisateurs sont des manipulateurs.
D'un autre côté, si Von Trier ne cache plus ses tendances grenouille de bénitier depuis quelque temps, ça ne l'a pas empêché de produire des oeuvres ultra léchées comme "Epidemic".
Pour moi ce discours sur la "manipulation", c'est surtout un aveu de manque de réfléxion sur le matériau. Un refus pur et simple de l'esthétique.
Et c'est dommage, parce que si l'esthétique est affaire de morale, alors n'importe quelle "idée" peut trouver son expression cinématographique. En prétendant éffacer l'auteur on diminue ainsi l'impact des idées défendues.
Notez que fort heureusement l'auteur n'est jamais dans la salle pour nous expliquer son film. Et que si j'ai de plus en plus de mal avec l'ami danois, j'adore Rossellini !
A +
Pablo
Pour Bonbon j'ai pas vu... Alors je ne dirai rien si ce n'est que ton article était vraiment TRES intéressant ;)
D'ailleurs Pablo, tu développes un avis assez pertinent je crois sur le catholicisme (qui a quand même fait naître la cinéphilie en France, donc ne tirons pas à boulet rouge dessus quand même). En fait, au delà de tout ça, le mot "réel" est galvaudé, comme tu le dis. C'est pourquoi ce génie de Chris Marker le rejetait et préferait, à la limite, qu'on utilise le "cinéma-vérité", qu'il transformait en "ciné-ma-vérité". C'était il y a 40 balais...
On voit d'ailleurs bien l'écart qu'il y a dans les analyses de docu-fiction "classique" par leurs auteurs, et les propos des "meilleurs" sur leurs propres films "docu-fictions" : Watkins (avec la Bombe ou Punishment Park) ou Marker (L'Ambassade) n'analysaient pas à coup d'idées un peu foireuses leur scénario, mise en scène, rapport avec le présent etc...
Ravi que ce petit article soit à l'origine de cette discussion que je trouve très intéressante.
Phil Ze Beast : t'as raison ! Rues bloquées hier midi, énormes dispositifs dans tous les sens, cet "Ennemi Public N°1" sent le gros budget à plein nez. Après vérifications, on parlerait de 30-35 millions d'Euros.
Wow !
Yann : yep, nous sommes totalement d'accord sur "A l'intérieur". Produire ce type de film (qui aurait pu être réussi avec une direction artistique différente, une autre réal, et 2 - 3 choix scénaristiques mieux sentis (Les flics zombie bordel !!!)), et crier "au génie" dans la presse spécialisée, c'est porter un sale coup au cinéma de genre hexagonal. Attendons le film de Gens pour remettre les pendules à l'heure...
Pablo, je suis d'accord avec Olive : ton analyse est pertinente et très intéressante. Je n'avais jamais associé convictions religieuses et quête de pureté du réel.
Sans doute parce que les contre exemples sont légion. Je ne pense pas me tromper en affirmant que des stylistes comme Martin Scorsese ou John Woo sont des catholiques convaincus.
Pourtant leur cinéma est bien souvent (surtout Woo) aux antipodes du réel.
Dans l'excellent recueil de Laurent Tirard intitulé "Leçons de cinéma", je crois que c'est Milos Forman qui disait qu'il y a deux voies qui suscitent l'envie de faire du cinéma.
1 - Reproduire ce qu'on a vu chez les cinéastes que l'on admire.
2 - Agir "en réaction" à ce qu'on a vu, et proposer d'autres manières de faire du cinéma.
Sans pousser la réflexion aussi profondément que toi, je penchais pour cette 2e hypothèse.
Ces gars en ont ras-le bol de se faire bassiner avec du cinéma hollywoodien formaté et décident de faire radicalement autre chose.
Pour justifier leur action, ils la théorisent. C'est alors qu'on entre dans les élucubrations de Sorin sur la vérité de ses non-acteurs, ou sur les préceptes de Dogma95, qui t'interdisent d'éclairer ton film ou d'y mettre de la musique...
Olive ! Tu me fais penser que j'ai 2 films de Watkins à voir depuis un bail (merci Kyja), il faut que je m'y mette !
"L'ambassade" de Marker, tu recommandes ?
J'ai bien aimé "La jetée", objet assez fascinant...
L'Ambassade est très très bon (comme tous les films de Marker je dirais...), mais son défaut est d'être un peu dur à trouver. Faudrait voir du côté de Videosphere éventuellement. C'est aussi du à son format court (une dizaine de minutes je crois).
Bref, Punishment Park, La Bombe, L'Ambassade, à rajouter sur ta liste à voir !
Loin de moi l'idée de vouloir tirer à boulets rouges sur quoi que ce soit.
En fait du peu que je connais de philo on peut classer les concepts de réalité de trois façons : le monisme (une seule réalité), le dualisme (deux réalités) et une troisième que je ne connais pas bien mais qui en gros remet en cause la notion même de réalité. C'est par exemple la voie des psy constructivistes quand ils expliquent que pour créer du "réel" il faut un observateur. C'est aussi (je crois) ce que Philip K. Dick exprimait quand il disait que "La réalité est une question de point de vue"... En gros la troisième voie c'est ni "un", ni "deux", mais "beaucoup".
Bref, il se trouve que les gens que j'ai cité (Platon, Bazin, etc...) sont des "dualistes". Et il me semble que cette vision du monde peut expliquer qu'on ait envie d'éffacer le regard de l'auteur dans une oeuvre de création. (mais encore une fois c'est une hypothèse qui ferait sûrement hurler de rire n'importe quel étudiant en philo un peu plus cultivé que moi).
MAIS. Il y a plein de "croyants" qui n'étaient pas dualistes (Spinoza).
ET il y a plein de "non croyants" qui ne sont pas monistes... (À court de références je vais dire "moi").
De même qu'il y a des "croyants" qui affirment leur esthétique (Scorsese effectivement).... Et des films "réalistes" complètement portés par des stars (je pense à "Qiu Ju" avec Gong Li).
Pour moi le dispositif esthétique de Sorin est un dispositif d'auteur archi justifié et défendable. C'est son discours qui me gêne. On ne manipule jamais quand on crée. Celui qui est le plus manipulé dans l'histoire c'est le créateur, pas le spectateur.
En plus "manipulation" ce n'est pas un mot innocent. Cela a des rélents politiques désagréables. Et des rélents politiques pour un argentin c'est encore plus grave !
Pour parler du cinéma du pays j'ai plus envie de regarder les films de Solanas, qui était en plein dans la réalité de son pays dans les années 70 ("La hora de los hornos") et qui pourtant n'a pas hésité à faire des fictions délirantes ("El Sur") avant de revenir à un "cinéma-vérité" archi engagé ("Memorias del saceo") sans pour autant se sentir manipulateur d'un côté ou l'autre de la barrière.
Je ne sais pas si Solanas est croyant, mais c'est fort probable vu la sociologie du pays.
Notez que je dis tout ça et si ça se trouve j'adorerais "Bonbon el perro", il y a des tas de réalisateurs qui ont fait de bons films pour de mauvaises raisons !
Mon prof de scénario était un maoïste convaincu (donc peu croyant...) et il préconisait des dispositifs tels que celui de Sorin juste pour pouvoir avoir une "prise réelle sur le réel". Sous entendu pour pouvoir changer le monde... Le manipuler quoi !
A +
Pablo